Gisèle Pelicot : ce geste de courage qui force le débat sur un sujet dont personne ne veut parler

Le 2 septembre 2024, quand Gisèle Pelicot pénètre dans le tribunal d’Avignon, elle prend une décision qui va bouleverser bien plus qu’un procès : en refusant dès le premier jour le huis clos (pourtant demandé par le parquet et auquel ont droit les victimes de viol), cette septuagénaire posée, sobre et digne a fait en sorte que la honte change de camp. Ce geste, apparemment simple, résonne aujourd’hui comme l’un des actes de courage les plus puissants de notre époque.

Cette femme de 73 ans n’avait pourtant rien d’une militante. Employée retraitée d’EDF, grand-mère discrète de Mazan, elle menait une existence paisible jusqu’à ce jour de novembre 2020 où sa vie bascule. Convoquée au commissariat de Carpentras avec son mari, elle découvre l’impensable. « Cinquante-trois hommes seraient venus chez nous pour me violer », lui annonce l’enquêteur. « Je ne me reconnais pas sur les photos. Je dis ‘ce n’est pas moi’. Première photo, je dis ‘ce n’est pas moi, je ne reconnais pas l’individu qui est à mes côtés' », raconte-t-elle dans son livre « Et la joie de vivre » qui paraît le 17 février chez Flammarion.

Une décision mûrement réfléchie malgré les peurs

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, cette décision d’ouvrir les portes du procès ne fut pas spontanée. « Lui [Dominique Pelicot], j’avais hâte de l’avoir en face de moi. Eux, je craignais leur nombre. Plus le procès approchait, plus je m’imaginais devenir otage de leurs regards, de leurs mensonges, de leur lâcheté et de leur mépris », confie Gisèle Pelicot. Cette angoisse légitime aurait pu la pousser vers la protection du huis clos.

Mais quelque chose de plus profond l’anime. Elle explique qu’accepter un procès à huis clos aurait protégé ses agresseurs et l’aurait laissée seule avec eux au tribunal, « otage de leurs regards, de leurs mensonges, de leur lâcheté et de leur mépris ». « Est-ce que je ne les protégeais pas en fermant la porte ? » Cette interrogation révèle une conscience aiguë des enjeux qui dépassent son cas personnel. À 73 ans, elle possède une lucidité que l’âge lui a peut-être donnée. « Si j’avais eu vingt ans de moins, je n’aurais peut-être pas osé refuser le huis clos. J’aurais craint les regards, ces fichus regards avec lesquels une femme de ma génération a toujours composé ».

L’onde de choc mondiale d’un acte de dignité

Ce que Gisèle Pelicot n’imaginait pas, c’est l’ampleur planétaire que prendrait son geste. « Je n’aurais jamais pensé que ma parole trouverait un écho aussi large, y compris au-delà de nos frontières. Ça m’a totalement dépassée, l’ampleur de ce procès ». Son livre sort simultanément dans 22 langues, preuve de cette résonance universelle. « J’ai vu ces femmes arriver tous les jours, ces milliers de lettres que j’ai reçues tous les jours. Il y avait marqué sur les enveloppes ‘Gisèle Pelicot’, ‘Mazan’, ou ‘Gisèle Pelicot Avignon’. Et ça arrivait directement dans la salle, dans la cour d’assises d’Avignon. Et ça, ça m’a submergée et bouleversée ».

Cette mobilisation révèle combien son courage a touché juste. En rendant visible l’invisible, en nommant l’innommable, elle a libéré une parole collective. Cette affaire choquante et son courage d’exiger un procès public ont provoqué une prise de conscience nationale face au fléau de la culture du viol. Le procès s’est achevé en décembre 2024 par la condamnation de Dominique Pelicot à la peine maximale de 20 ans de prison, les peines des autres condamnés allant de 3 à 15 ans d’emprisonnement.

Au-delà du symbole, un message d’espoir concret

Mais Gisèle Pelicot refuse d’être réduite à une icône. « On a toujours tendance à se dire que la victime doit être une bonne victime, c’est-à-dire dépressive, suicidaire… Moi, je veux montrer aujourd’hui que ce livre est un message d’espoir, à toutes les femmes qui traversent des périodes très compliquées dans leur existence, se dire qu’on a tous en nous les ressources nécessaires, qu’on ne soupçonne pas ». Cette vision positive étonne, venant d’une femme qui a subi plus de 200 viols sur une décennie.

Son témoignage vise particulièrement à alerter sur la soumission chimique, ce « fléau silencieux » qu’elle a subi sans s’en apercevoir. « Je voudrais que cette histoire serve aux autres, qu’une femme qui le matin se lèvera, qui ne se souviendra pas de ce qu’elle a fait la veille, s’interrogera et se dira ‘tiens, ça me rappelle le procès Pelicot' ». Son courage dépasse ainsi le cadre judiciaire pour devenir un outil de prévention.

Ce qui frappe le plus chez Gisèle Pelicot, c’est sa capacité à transformer l’épreuve en force. « Je suis une femme debout aujourd’hui », déclare-t-elle dans sa première interview télévisée. Cette affirmation simple porte en elle toute la puissance de sa reconstruction. En refusant le statut de victime éternelle, en choisissant la lumière plutôt que l’ombre, elle ouvre un chemin pour toutes celles qui traversent l’innommable.

Son geste de courage continue de résonner bien au-delà des murs du tribunal d’Avignon. Il force notre société à regarder en face des réalités qu’elle préférait ignorer et prouve qu’une femme de 73 ans peut encore changer le monde. « La porte ouverte par la levée totale du huis clos ne doit pas se refermer », rappelle la Fédération des CIDFF. C’est tout l’enjeu de l’héritage que nous laisse Gisèle Pelicot : maintenir ouvert ce débat essentiel qu’elle a eu le courage d’initier.

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